Littérature bourguignonne : Le village métamorphosé

par Youk (David)  -  12 Avril 2006, 06:44  -  #3.4. Culture (Littérature)

LE VILLAGE MÉTAMORPHOSÉ. Révolution dans la France profonde.

de Pascal Dibie. Plon, "Terre humaine", 406 p., 23 €.


 

En 1979, Pascal Dibie publiait "Le Village retrouvé", une étude fine et approfondie sur les mutations du monde paysan observées à Chichery, le petit village de Bourgogne où il séjourne depuis son enfance. Vingt-sept ans ont passé, Pascal Dibie revient toujours régulièrement à Chichery, dont l'allure extérieure demeure celle d'un village, avec ses maisons blotties en rond autour du clocher de l'église, mais où la vie, l'environnement, le travail, les relations entre les gens, le rapport au temps et au monde, l'atmosphère, les bruits même, ont changé. Le paysage s'aménage, le quotidien est chamboulé, le local est pris dans le global, la rurbanité, "cet étrange mariage de la campagne et de la mentalité urbaine", se développe et l'ethnologue n'a pas besoin de se forcer pour "devenir l'explorateur de (sa) propre société" et considérer, de l'intérieur, le chez-soi comme un ailleurs.
 

La qualité et l'attrait de cette chronique d'une métamorphose tiennent beaucoup à la sensibilité de l'auteur, à son regard sur les personnes et les choses, à la curiosité attentive qu'il promène d'une réunion de laïcs organisant des rituels pour pallier la disparition des curés à une célébration de la Confrérie des chevaliers du tire-bouchon, des allées du supermarché aux étals du vide-greniers, des élevages de pointe aux machines agricoles guidées par GPS. Son écriture, agile et visuelle, mêle réflexions et récit. Il décrit ainsi le village, devenu silencieux et vide dans la journée, parce que la vie s'est déplacée, que le monde est désormais roulant, qu'il faut aller de l'avant, c'est-à-dire au dehors. Débanalisant l'ordinaire, il s'attarde sur le langage codé des panneaux de signalisation qui poussent un peu partout, ou sur la difficulté croissante et l'intrusion bruyante du ramassage des ordures, en s'interrogeant sur la logique des aménageurs et la technique des gestionnaires de déchets.

L'ORGANISATION DE LA STABULATION

Cette ethnologie se veut également incarnée et "partageuse", les rencontres, les discussions y ont leur place autant que les souvenirs échangés. Dérouté par une reconfiguration de l'espace rendant les limites de la commune floues, Pascal Dibie consulte son ami le maire devenu, à son corps défendant, expert en règlements et préposé aux interdictions les plus diverses, du stationnement intempestif des poids lourds dans la rue aux pétales en plastique imputrescible lancés lors des mariages. Invité chez des voisins, il dîne d'une goûteuse terrine de lièvre chassé dans l'année, suivie d'une pizza ramollie au micro-ondes, en notant l'arrivée, dans le décor domestique, de nouveaux objets exotiques. Un autre jour, il discute de l'Europe et de la PAC, la politique agricole commune, avec des concitoyens qui ne sont plus des paysans mais des éleveurs modernes ou des exploitants pratiquant une agriculture "scientifique" et "raisonnée".

Ainsi, un matin, mal réveillé, il participe à la traite d'une UGB, une unité gros bétail (on ne dit plus troupeau), ce qui nous vaut une remarquable description ethnographique de l'organisation de la stabulation (on ne dit plus étable). Les chiens sont mécaniques, tout est hautement technicisé, le flux des 160 vaches est canalisé. Equipée d'une puce informatique, chacune reçoit automatiquement ses divers compléments nutritionnels. Dans cet univers, le vacher est devenu un spécialiste de la lactation et de la reproduction, capable de "jongler avec les gènes". Guy, seringue en main, explique à l'ethnologue ébahi comment il maîtrise l'activité ovarienne de son troupeau, afin de pouvoir transplanter les embryons des donneuses aux receveuses qui assureront la gestation. Tout est fait pour améliorer le cheptel et sa productivité, mais la sélection génétique et le contrôle de l'alimentation sont tels que les bêtes, de plus en plus lourdes, n'éprouvent plus l'envie de bouger, elles boudent le pré et s'abîment les pattes sur le béton de la stabulation.

Serait-ce que rien ne va plus comme au bon vieux temps ? Si le propos de Pascal Dibie n'est pas exempt de nostalgie pour le village de son enfance, il ne cède pas pour autant à l'idéalisation du passé et à ses mirages d'authenticité. Pas dupe, il sait que chaque époque a son autrefois et que ce qu'il observe, dans le Chichery d'aujourd'hui, ce sont des "traces en train de se faire", les linéaments d'un folklore futur. Lorsqu'il s'amuse, dans un court récit d'anticipation, à imaginer l'harmonieuse et effrayante vie de quartier de ces "Conurbauxerrois" de 2084 dans une société où tout, de l'alimentation à la sexualité, est parfaitement réglé (seuls l'élimination des déchets et le traitement des morts demeurant problématiques), c'est évidemment pour forcer le trait du présent, mais aussi pour ironiser sur l'avenir du passé.

Cette irruption de la fiction n'est d'ailleurs pas la seule originalité de ce livre très joliment composé. Chemin faisant, on découvre l'atelier du chercheur, le travail en train de s'élaborer, les outils, les carnets, les photographies, les croquis, comme un journal de voyage en France mutante. On croise également quelques maîtres ou compagnons de formation : Robert Jaulin, le grand inspirateur de cette génération venue au métier en fréquentant le département d'ethnologie qu'il a fondé à Paris-VII en 1972, et d'autres, tels Serge Moscovici, Georges Condominas, André-Georges Haudricourt ou l'ami Jacques Meunier. Pascal Dibie paie ses dettes d'admiration, dit sa sympathie et, en collectionneur de traces, va jusqu'à reproduire en fac-similé, comme autant de trésors conservés, des spécimens de leur écriture. C'est Jean Malaurie, le créateur et directeur de cette prestigieuse collection "Terre humaine", qui l'a judicieusement incité à retrouver et collecter ces divers documents. Dans le texte, ils ménagent des échappées, des pistes, menant du microcosme de Chichery au questionnement du monde.

Pascal Dibie est né en 1949 à Paris, il enseigne l'ethnologie à Paris-VII-Denis-Diderot, où il dirige le Laboratoire d'anthropologie visuelle et sonore du monde contemporain. Directeur de la collection "Traversées" aux éditions Métailié, il a publié de nombreux ouvrages, dont Le Village retrouvé, essai d'ethnologie de l'intérieur (Grasset, 1979, réédité en poche aux éditions de L'Aube), Ethnologie de la chambre à coucher (Grasset, 1987), La Tribu sacrée, ethnologie des prêtres (éd. Métailié, 1993) et La Passion du regard, essai contre les sciences froides (éd. Métailié, 1998).


 

Source : Le Monde : Mon village au temps des rurbains
LE MONDE DES LIVRES | 06.04.06 | 17h55  •  Mis à jour le 06.04.06 | 17h55

Merci à Semiramis de m'avoir signalé cet article.

missmio 12/04/2006 13:38

Très interressant!

Semiramis 12/04/2006 10:05

et pour etre complet, voici l'emission de radio où Pascal Dibié parle de son livre ("comprendre" sur Europe 1 avec Pradel)
ICI

Youk (David) 12/04/2006 11:22

Merci Semiramis.
Et son interview au Nouvel Obs :
« Mon village n'existe plus »Pascal Dibie, qui vit à Chichery depuis son enfance, avait consacré un essai sur la vie rurale en 1979. Vingt-sept ans après, il récidive avec « le Village métamorphosé »
Le Nouvel Observateur. - Vingt-sept ans après «le Village retrouvé», vous publiez «le Village métamorphosé». En quoi Chichery, village bourguignon, a-t-il changé? Pascal Dibie. - En 1979, j'assistais à la fin de la société paysanne mais nous étions encore dans le monde rural. Un monde où la terre appartient à des gens, où chacun a une conscience forte de sa place dans l'univers, où l'on s'inscrit dans les appartenances religieuses. C'était aussi l'apogée de la révolution verte : la société villageoise embrassait le modernisme. Ethnologiquement, c'était une société lente, une communauté liée, un espace centrifuge. Tout se rapportait au village. Aujourd'hui, je découvre que mon village n'existe plus ! Il est devenu centripète. Nombre de ses habitants n'y reviennent que pour manger et dormir. On n'y fait plus société. Je n'ose plus appeler quelqu'un pour venir me chercher à la gare, je prends un taxi ; sinon je me sentirais obligé de payer un plein d'essence. La relation est gâchée. Le premier livre était un récit d'unité, le second est celui d'une vie séquencée, « zappée » en permanence.
N. O. -Le village n'existe plus? P. Dibie. -La majorité des habitants ne sont plus originaires du village et ne s'intéressent plus à sa vie. On fonctionne en réseau. Un ami qui vit en lisière du bourg m'a confié qu'il peut se passer trois semaines sans qu'il entre physiquement dans Chichery. On ne se déplace plus pour se voir. On se téléphone, comme on téléphone à un ami à Paris.
N. O. -La vie s'est déshumanisée? P. Dibie. -Oui. On sort de chez soi, on monte dans son automobile et on disparaît pour la journée. On passe sa vie à se déplacer sur des espaces immenses, ce qui était inimaginable il y a vingt-cinq ans. Au retour, on ne raconte rien du voyage à la maisonnée, car c'est considéré comme normal de se déplacer autant. Le village, en dépit des apparences, est devenu un univers urbain. On y voit une femme seule pousser un landau, un retraité promener son chien en laisse, des visages inconnus ne disant pas bonjour, et cela en pleine campagne ! On ne peut plus épandre du fumier sans l'obligation de le recouvrir de terre sous 24 heures. Son odeur ne fait plus partie de la campagne. Et certains aimeraient voir disparaître les cloches de l'église...
N. O. - Les villages ont perdu leurs signes extérieurs de ruralité ? P. Dibie. -Les portes des maisons sont fermées : le village est un espace inhabité ! Quand je suis au village, je suis tout seul. Il n'y a pas un bruit. Avant, Chichery vivait au rythme des sons des activités. On est passé du rythme général du monde au rythme individuel.
N. O. -Le rapport au temps, aussi, a changé. Vous dites qu'il n'y a plus de présent. Pourquoi ? P. Dibie. -On peut être à Chichery et à Paris en même temps. Le virtuel abolit les distances. La société nous met la pression. Il faut toujours faire plus vite. Pour demain. Nous sommes sous le coup d'une accélération générale de tout ce que l'on voit et vit. Une tyrannie de la vitesse. Une impatience telle qu'on s'agace si on n'arrive pas à vous joindre au premier coup de fil.
N. O. - Qu'advient-il du monde paysan ? P. Dibie. -Queneau parlait du «profond emmerdement de la ruralité». Nous n'en sommes plus là, en ce que nos vies ont rejoint celles des citadins. En fait, nous sommes dans une basse époque au sens anthropologique : quelque chose se termine mais nous sommes incapables d'imaginer ce qu'il va advenir. C'est ainsi des grandes transformations historiques : on ne sait ni où ça prend ni où ça s'oriente. Ce qui est sûr, par exemple, c'est que c'en est fini des rites traditionnels de passage qui ponctuaient nos vies et organisaient la société. Aujourd'hui, plus qu'une coupure générationnelle, ce sont deux mondes qui se séparent : nos enfants ont rejoint la nature cybernétique et nous, ma génération et les plus vieux, sommes restés cloués au plancher des vaches.
N. O. -Et demain ? P. Dibie. -L'ethnologue n'est pas un devin. Comme disait Wittgenstein, «nous attendons à tort une explication alors que c'est une description qui est la solution de la difficulté». J'ignore comment les choses vont évoluer. Je crains un univers technologique où nous serons de plus en plus seuls, où le village n'a plus d'avenir.
«Le Village métamorphosé. Révolution dans la France profonde», par Pascal Dibie, Terre humaine-Plon, 406 p., 23 euros.
Né en 1949 à Paris, Pascal Dibie a publié « la Tribu sacrée, ethnologie des prêtres » et la « Passion du regard, essai contre les sciences froides ». Il enseigne l'ethnologie à Paris-VII-Denis-Diderot.
Par Gilles LuneauNouvel Observateur - 06/04/2006

:0026: Niconippon 12/04/2006 09:11

toutes mes félicitations Dav, tu es même devant Sarkostique !!!
On fait comment pour les royalties ?